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Les laïcs, la laïcité et le soulèvement populaire syrien (1ere partie)

Source: CONTRETEMPS: Revue De Critique Communiste

 (January 19, 2019)

Dans cet article publié en aout dernier Joseph Daher, analyse les tentatives de discréditer la contribution des laïcs syriens et syriennes à la révolution syrienne débutée en 2011. L’article offre également une perspective historique sur la signification du terme de laïcité et sur la manière dont le concept a été utilisé et instrumentalisé dans la bataille pour façonner l’avenir de la Syrie.

Publié il y a quelques mois en anglais et en arabe, cet article conserve une actualité, particulièrement après l’assassinat de deux figures de la révolution démocratique syrienne, Raed Fares et Hamoud Junaid dans la région d’Idlib par des hommes masqués, probablement membres du mouvement salafiste jihadiste Hayat Tahrir al-Cham (anciennement Jabhat al-Nusra, ex Al-Qaïda). Cette organisation jihadiste avait été défendue par certains secteurs de l’opposition, et des chercheurs y compris, comme une « force révolutionnaire » ou pouvant être incluse dans les rangs de l’opposition.

Cela repose la question des alliances politiques dans le cadre de toute lutte, mais surtout du type de projet de société à défendre. Plus généralement l’assassinat de deux militants démocrates syriens montre à nouveau que les mouvements fondamentalistes religieux forment, avec les régimes despotiques, l’autre face de la contre-révolution. Comme l’avait dit Fares lui même : « La vérité est que les Syriens sont victimes de deux formes de terrorisme : le terrorisme d’Assad et celui de l’État islamique et d’autres extrémistes ».

La première partie de cet article examine le rôle des laïcs et de la laïcité dans le soulèvement populaire syrien mais aussi la manière de définir la laïcité, et réfute l’idée selon laquelle le régime Assad aurait historiquement aidé les forces laïques en Syrie.

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Sur un site Web de l’opposition syrienne, Zaman al-Wasl, l’auteur Hilal Abd al-Aziz al-Fa’ouri a lancé une nouvelle attaque contre les laïcs avec un article intitulé « Qu’est ce que les laïcs syriens attendent des musulmans syriens »[1]. Il y décrit tous les laïcs comme critiquant «tout ce qui appartient à l’islam» et ayant une «hostilité secrète envers les musulmans» en voulant notamment qu’ils «se rasent la barbe et enlèvent leurs jilbabs [vêtements arabes traditionnels] et jettent leurs turbans… pour fermer leurs mosquées et ne pas prier. » Fa’ouri est l’auteur de nombreux articles sur le site Web de l’opposition, Zaman al-Wasl.

Ce n’était probablement pas un hasard si cet article apparaissait quelques semaines à peine après que l’un des dirigeants des Frères musulmans syriens, Molham al-Droubi, publiait sur son profil Facebook le commentaire suivant : «J’aimerais avoir vos commentaires sur (la question suivante) : qu’est ce que les laïcs ont offert à la révolution syrienne ? », comme une provocation claire envers ces secteurs de l’opposition. Son commentaire a conduit de nombreux militants laïques à lui répondre directement ou indirectement sur les réseaux sociaux. Auparavant, d’autres groupes et personnalités intégristes islamiques et djihadistes avaient attaqué les laïcs en tant qu’«outils étrangers», rejetant ainsi leur rôle dans le soulèvement populaire et le concept de laïcité en tant qu’hérésie ou apostasie. Ces attaques contre les laïcs et la laïcité soulèvent plusieurs questions et problèmes qu’il faut analyser et traiter.

Le rôle des laïcs dans la révolution syrienne

En premier lieu, la question du rôle et de la participation de militant-es laïques dans le soulèvement populaire syrien qui a éclaté en mars 2011 ne devrait même pas faire l’objet d’un débat. Les activistes laïques ont été activement impliqués dans diverses phases de la lutte contre le régime Assad, avant et après le début des manifestations populaires massives de 2011. De nombreux activistes laïques ont joué un rôle important au sein des comités de coordinations locaux et les conseils locaux et dans le développement d’actions et de campagnes de résistances pacifiques contre le régime.

Ces rassemblements ont progressivement développé des structures internes et plusieurs comités de coordination ont joué un rôle particulièrement important dans le développement de réseaux de solidarité au niveau national, notamment l’union des coordinateurs de la révolution syrienne, le Syndicat des étudiants syriens libres et les comités de coordination locaux et de nombreux autres groupes de jeunes tels que les « Jeunes Révolutionnaires Syriens ». L’opposition populaire civile syrienne était en effet le principal moteur du soulèvement contre le régime d’Assad pendant les deux premières années. La répression, la militarisation, la montée des forces islamiques fondamentalistes et djihadistes, associées aux interventions étrangères, ont changé la situation. L’insurrection en Syrie s’est progressivement transformée, passant d’une révolution populaire à une guerre internationale.

Deuxièmement, l’image négative des laïcs diffusée et retransmise sur les réseaux sociaux (dans la région) et les médias de l’opposition syrienne s’inscrivent dans des dynamiques régionales et historiques plus larges. La plupart des forces conservatrices et fondamentalistes islamiques du Moyen-Orient ont passé des décennies à décrire négativement la laïcité comme une forme d’hérésie, d’apostasie, d’athéisme et d’attaque contre l’islam, un produit de l’Occident et donc un concept à combattre. Le cheikh salafiste égyptien Youssef Qaradawi, un religieux influent résidant au Qatar et personnage historique lié à la confrérie des Frères Musulmans, a déclaré la chose suivante dans l’un de ses nombreux ouvrages attaquant le concept de laïcité:

«La laïcité peut être acceptée dans une société chrétienne, mais elle ne peut jamais être acceptée de manière générale dans une société islamique… Pour les sociétés musulmanes, l’acceptation de la laïcité signifie quelque chose de totalement différent. L’islam étant un système complet d’Ibadah (adoration) et de la charia (législation), l’acceptation de la laïcité signifie l’abandon de la charia, la négation de l’orientation divine et le rejet des injonctions d’Allah. C’est une falsification totale de prétendre que la charia n’est pas propre aux exigences de notre époque… C’est pourquoi l’appel à la laïcité parmi les musulmans est de l’athéisme et un rejet de l’islam. Son acceptation comme base de pouvoir à la place de la charia est une véritable apostasie. »[2]

Ces passages ont été écrits dans son livre intitulé «Comment les solutions importées ont eu un effet désastreux sur notre nation musulmane». Le salafiste égyptien diffuse des vues similaires en tant qu’invité hebdomadaire sur la chaine de télévision qatari d’Al-Jazeera où il a son propre programme.

En Syrie, les penseurs et les groupes démocratiques et laïcs ont subi des attaques verbales et physiques de la part de mouvements aux tendances intégristes islamiques en raison de leur idéologie depuis le début du soulèvement populaire de 2011. Les manifestations les plus récentes de sentiment anti-laïque sont survenues lors de l’intervention militaire contre la région d’Afrin et son occupation ultérieure par l’armée turque et des groupes armés syriens affiliés à Ankara, principalement des unités armées conservatrices et fondamentalistes islamiques.

Certains des combattants syriens participant à l’offensive et à l’occupation ultérieure d’Afrin ont attaqué les unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’Union démocratique (PYD), non seulement en raison de leur origine ethnique (kurde) ou sur la base d’accusations « d’être allié au régime», mais aussi parce que le parti promeut une forme particulière de laïcité. Ses racines idéologiques historiques sont proches du marxisme et du tiers-mondisme, mais l’idéologie du groupe a évolué au-delà de ces orientations initiales, reflétant l’influence du théoricien social américain Murray Bookchin, un penseur prônant le «municipalisme libertaire».

Le principale objectif de l’opération militaire d’Afrin et de son occupation par la Turquie était d’empêcher le PYD de contrôler des territoires contigus le long de sa frontière, car le parti est considéré comme un groupe terroriste lié à sa propre insurrection kurde, dirigé par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). L’offensive et l’occupation d’Afrin s’inscrivent en effet dans une guerre beaucoup plus vaste opposant Ankara au PKK. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a d’ailleurs répété à plusieurs reprises que ses forces armées poursuivraient leur offensive contre les combattants kurdes du YPG le long de la frontière entre la Turquie et la Syrie et si nécessaire dans le nord de l’Iraq.

La définition du concept de laïcité

Il est essentiel de définir ce que nous entendons par laïcité et par État laïc. Le concept comprend au minimum la séparation de l’État et de la religion ; et la neutralité de l’État envers les croyants et les non-croyants, y compris dans la distribution des ressources ou des opportunités. La religion et les institutions religieuses ne régissent pas la société ni n’imposent leurs lois à la société, alors qu’aucune croyance religieuse n’est privilégiée par rapport à une autre. Dans le même temps, la liberté de conscience garantit aux croyants le droit de pratiquer leur religion et aux non-croyants de ne pas croire ou de ne pratiquer aucun dogme religieux.

Le concept de laïcité a emprunté des chemins différents selon l’histoire de chaque société[3]. Au Moyen-Orient, les premiers débats contemporains modernes autour du concept de laïcité ont commencé au milieu du XIXe siècle, dirigés par des intellectuels de la région, à l’époque de la «Nahda» (Renaissance), accompagnés d’autres discussions relatives aux défis de l’époque, notamment sur la manière de défier la domination occidentale et le colonialisme. Au 20ème siècle, et avec la montée des mouvements nationalistes et communistes arabes dans la région, l’idée de laïcité s’est davantage généralisée.

Les forces religieuses conservatrices et fondamentalistes islamiques, aidées par l’Arabie saoudite et les puissances occidentales de l’époque, ont de plus en plus réagi à ces forces montantes en les qualifiant d’idéologies étrangères attaquant l’islam, équivalant à l’athéisme et cherchant à effacer la religion de la société. La laïcité est toujours présentée de la sorte aujourd’hui par de nombreux mouvements fondamentalistes islamiques. Bien entendu, cela ne se limite pas au Moyen-Orient[4]. La montée du fondamentalisme religieux est en effet un phénomène international et non limité au Moyen-Orient ou à d’autres sociétés caractérisées par une population à prédominance musulmane.

Nous avons assisté au développement de courants politiques similaires, tels que le fondamentalisme chrétien, le fondamentalisme hindou et le fondamentalisme juif en Israël, qui ont tous leur propre politique de droite conservatrice et de forme réactionnaire. Mais aucun d’entre eux, malgré leur appel à un retour à un âge d’or passé mythifié, ne doit être considéré comme un élément fossilisé du passé. Ils peuvent utiliser des symboles et des récits d’époques antérieures, mais tous ces fondamentalismes sont le produit des sociétés modernes[5].

La Syrie sous Assad, laïque?

La Syrie est peut-être diverse sur le plan religieux et ethnique, mais l’État n’est pas laïc. Le régime de Bachar al-Assad ne fait pas exception. La constitution de 2012 stipule que le président doit être un homme musulman ou que «la principale source du droit est la charia»[6]. La Syrie a également huit lois différentes sur le statut personnel, chacune étant appliquée en fonction de la confession religieuse des individus[7]. Ces lois prévoient également des discriminations majeures à l’égard des femmes.

En 2010, plusieurs membres du clergé islamique, tels que Cheikh Osama Rifai, qui est maintenant en exil pour s’être opposé au régime et a mis en place le Conseil islamique syrien, et Cheikh Ratib al-Nabulsi, qui ne s’est pas opposé au régime, ont dépeint le rôle du Comité pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) comme une« menace grave pour la vie, la morale et les valeurs religieuses des Syriens», tout en soutenant les nombreuses réserves formulées par le régime concernant les principales dispositions de la Convention face à l’opposition des mouvements féministes syriens.

Par exemple, des réserves ont été formulées à l’égard de l’article 2 de la CEDAW, qui oblige notamment les États qui ont signé la convention à inscrire le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes dans leurs constitutions nationales et autres textes législatifs, et à garantir, par la loi et d’autres moyens appropriés, des sanctions le cas échéant, l’interdiction de toute discrimination à l’égard des femmes[8].

Historiquement, le régime Assad, depuis la période de Hafez al-Assad, a développé un discours conservateur sur le plan religieux et a encouragé un établissement islamique conservateur pour canaliser les courants islamiques et légitimer le régime. Il a également commencé à sponsoriser (ou parrainer) et à institutionnaliser d’autres mouvements islamiques disposés à jouer son jeu politique et à légitimer le régime, tels que l’ordre soufiste Naqshbandi Kuftariya dirigé par le cheikh Ahmad Kuftaro et des groupes affiliés au cheikh Sa’id al-Buti ou le mouvement islamique de femmes des Qubaysiyyat[9].

Ces politiques et ce rapprochement avec les couches religieuses conservatrices de la société ont coïncidé avec la censure d’œuvres littéraires et artistiques, tout en promouvant la littérature religieuse et en islamisant l’enseignement supérieur[10]. Des groupes et personnalités féministes ont été publiquement accusés par des mouvements religieux conservateurs proches du régime d’hérésie et de chercher à détruire la morale de la société, de propager des valeurs occidentales telles que la notion de mariage civil, les droits des homosexuels et des lesbiennes et la liberté sexuelle totale[11]. Sans oublier la longue histoire des relations du régime Assad avec des groupes fondamentalistes islamiques en Syrie et en dehors, ainsi que son instrumentalisation des groupes djihadistes à différents moments, y compris pendant l’occupation de l’Iraq par les États-Unis.

Laïcité, extrémisme et survie du régime d’Assad

De même, depuis le début du soulèvement, le régime d’Assad avait une stratégie claire pour favoriser et permettre la création d’organisations fondamentalistes islamiques et salafistes djihadistes visant à discréditer le mouvement populaire et son message inclusif initial. Cela était évident dans la décision de libérer de nombreux djihadistes et salafistes de ses prisons après le début du mouvement de protestation populaire, tout en réprimant les composantes démocratiques et progressistes de l’opposition civile ainsi que les composantes démocratiques de l’armée syrienne libre.

Parallèlement à ces développements, les manifestants ont mis en place des institutions alternatives telles que les comités de coordination locaux et les conseils locaux, qui ont défié et remplacé l’État en fournissant des services à la population locale dans des zones où le régime ne dominait plus politiquement et militairement. En développant ses propres institutions, le mouvement de contestation offrait une alternative politique qui susceptible d’intéresser de larges couches de la population, en particulier au cours des six premiers mois de manifestations et avant la militarisation à grande échelle du soulèvement.

Le défi est devenu de plus en plus important pour les composantes démocratiques et progressistes du mouvement de contestation populaire en raison de l’évolution et de la dynamique du soulèvement populaire. Le discours inclusif et démocratique du mouvement de protestation initial, ainsi que sa vitalité, a été considérablement affaibli tout d’abord par la répression du régime et la guerre contre les composantes démocratiques du mouvement populaire, tandis que la montée ultérieure des mouvements islamistes fondamentalistes et djihadistes ont affaibli encore davantage ces secteurs.

Cela créait un double avantage pour le régime.

Premièrement, il se présentait comme un rempart contre «l’extrémisme» au niveau international et tentait donc d’inclure sa guerre meurtrière contre la population syrienne dans la «guerre contre le terrorisme» menée par les États occidentaux et les régimes autoritaires de la région et du monde entier.

Deuxièmement, cela lui permettait de jouer sur la peur des couches de la population qui considéraient à juste titre ces forces comme une menace existentielle. Les acteurs djihadistes et salafistes, qui ont ensuite été soutenus directement par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie ou indirectement par des réseaux privés issus de ces pays, défendaient une vision de la société qui était bien entendu un projet exclusif et ne pouvait attirer politiquement divers secteurs de la société syrienne tels que les minorités religieuses, les femmes ou ceux et celles qui avaient une compréhension différente de l’islam.

Le régime s’est présenté de son côté comme «le protecteur des minorités» et de la «modernité», bien que, comme mentionné précédemment, cela soit très loin de la vérité. Dans ce contexte, chaque défaite des composantes démocratiques au sein du mouvement de contestation populaire, particulièrement civile, mais aussi armée, renforçait et profitait aux forces fondamentalistes islamiques. Progressivement, ces éléments ont dominé la scène militaire.

Laïcité et laïcité non démocratique

Cela signifie-t-il que les systèmes politiques laïques sont nécessairement bons? Non, pas du tout, par exemple au niveau international, l’État français est très loin d’être un modèle à suivre et devrait plutôt être condamné pour son instrumentalisation de la laïcité afin de mettre en œuvre des lois discriminatoires et racistes contre les populations musulmanes, en particulier les femmes, en interdisant par exemple le port du voile dans les écoles publiques. La question de savoir s’il faut ou non porter le voile ne concerne que les femmes, qui doivent prendre cette décision de manière indépendante et par elles-mêmes. Imposer ou interdire le port du voile par la force est un acte réactionnaire et antidémocratique qui va à l’encontre de tout soutien à l’autodétermination des femmes.

Plus généralement, la montée de l’islamophobie[12], en particulier dans les pays occidentaux, doit être dénoncée, à l’instar de toute autre forme de racisme.

La laïcité n’est pas le contraire de la foi ou une demande d’éradication de la religion de la société. On peut être croyant tout en soutenant la laïcité en tant que principe organisateur de l’État et de la société. Déjà Abdel Rahman al-Kawakibi, penseur réformiste islamique syrien et figure importante de la Nahda, à la fin du XIXe siècle, déclarait, par exemple, dans le chapitre sur le despotisme et la religion de Tabd’i al-istibdad, qu’ « une distinction devait être faite entre religion et État, car cette distinction est maintenant une exigence majeure du lieu et du temps dans lequel nous vivons »[13].

De même, Ali Abdel Razeq, dans son livre de 1925 intitulé « L’islam et les fondements de la gouvernance » (Al-Islam Wa Usul Al-Hukm) affirmait plus généralement que l’islam ne préconisait pas une forme de gouvernement spécifique et s’opposait au rôle de la religion en politique ou dans la valeur normative politique des textes religieux.

Plus encore, la laïcité donne aux croyants la possibilité de se libérer de l’instrumentalisation de la religion par l’État et des partis politiques et leur permet de pratiquer leur religion librement sans oppression de l’État.

Qu’en est-il des laïcs ? Forment-ils un seul groupe? Non, au contraire. En Syrie, on trouve des laïcs parmi les partisans du régime et dans l’opposition. Des différences existent également au sein de ces groupes. Dans l’opposition, par exemple, les laïcs n’ont pas constitué un seul pôle, ce qui est tout à fait normal dans la mesure où différentes tendances politiques existent, des composantes de gauche aux féministes, en passant par les libéraux, les nationalistes et les groupes conservateurs. Bien qu’ils puissent avoir des points communs sur leur compréhension du concept de laïcité, malgré de profondes divergences, ils ne partagent pas le même programme politique concernant de nombreuses questions telles que le type d’économie, les droits des femmes, la question kurde, l’impérialisme, etc. Cette tendance à vouloir homogénéiser politiquement les laïcs en un seul groupe a pour objectif de saper le concept de laïcité de manière plus générale[14].

Notes

[1] https://www.zamanalwsl.net/news/article/26419

[2] https://ia802305.us.archive.org/2/items/FP0203/0203.pdf, p. 67

[3] Par exemple, Karl Marx a rejeté comme idéaliste l’idée selon laquelle la tâche principale des révolutionnaires serait d’attaquer frontalement la religion, telle que préconisée par de nombreux intellectuels de la période des Lumières en Europe. Marx a fait valoir qu’il existait une base matérielle réelle à la conviction religieuse : les conditions terribles dans lesquelles la masse de l’humanité opprimée est obligée de vivre. Ce n’est qu’avec l’élimination de ces conditions matérielles oppressives que la religion disparaîtra. Karl Marx s’est également opposé à l’inscription de l’athéisme dans le programme politique du mouvement révolutionnaire.

[4]Voir https://www.opendemocracy.net/rajeev-bhargava/states-religious-diversity-and-crisis-of-secularism-0#_edn1

[5] Voir Martin E. Marty, ‘Fundamentalism as a Social Phenomenon,’ Bulletin of the American Academy of Arts and Sciences 42, no. 2 (1988)

[6] Depuis la publication de cet article, Bashar Al Assad a signé le 20 septembre 2018 le décret n ° 16 de 37 pages, qui étendait considérablement les responsabilités et la structure interne du ministère des Affaires religieuses (Awqaf), créé en 1961 pour gérer les biens religieux principalement associés à l’islam sunnite. Ce décret permet au ministère des Affaires religieuses de s’ingérer même dans des activités qui ne relèvent pas de son domaine. Le projet de loi autorise le ministère à créer ses propres établissements commerciaux, dont les revenus iraient directement à la trésorerie du ministère, ce qui lui donnerait une indépendance financière totale, sans passer par la Banque centrale ou le ministère des Finances. Le ministère peut désormais externaliser ses biens, mettre en place des projets touristiques (tels que des restaurants, des hôtels et des cafés) et louer ses terrains à des investisseurs. L’Awqaf est déjà l’institution la plus riche de Syrie, en raison de l’afflux constant de fonds de charité et des vastes étendues de biens qu’il possède, enregistrés comme dotations religieuses depuis l’époque ottomane. La loi autorise le ministre à nommer le grand mufti de la république, un droit précédemment exercé par la présidence, et limite son mandat à trois ans, renouvelable uniquement avec l’approbation du ministre. La loi autorise un nouvel organe appelé «l’équipe de jeunes religieux» pour former des prédicateurs des mosquées, surveiller les vices publics et faire de la zakat un impôt obligatoire pour les musulmans sunnites. Il crée également des écoles de charia préuniversitaires et des conseils religieux dans les mosquées, indépendants des ministères de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Le décret a été critiqué par des loyalistes au régime et des opposants qui dénoncent un renforcement du processus de l’islamisation de la société. Le texte du décret est actuellement en discussion dans une commission parlementaire.

[7] Les communautés chrétiennes suivent et appliquent leurs propres lois, tandis que la loi sur le statut personnel de tous les musulmans est fondée sur une interprétation sunnite particulière de la charia islamique, de la jurisprudence hanafie et d’autres sources islamiques.

[8] Voir Kannout, Lama (2016), ‘In the Core or on the Margin: Syrian Women’s Political Participation,’ UK and Sweeden, Syrian Feminist Lobby and Euromed Feminist Initiative EFI-IFE

[9] Au même moment, le régime Assad réprimait, en particulier à la fin des années 1970 et au début des années 1980, des mouvements fondamentalistes islamiques, tels que les Frères musulmans, qui s’y opposaient. Voir See Khatib Line (2011), ‘Islamic Revivalism in Syria, The rise and fall of Ba’thist secularism’, London and New York, Routledge Studies in Political Islam; Pierret, Thomas (2011), ‘Baas et Islam en Syrie’, Paris, PUF; Imady, Omar, (2016) ‘Organisationally Secular: Damascene Islamist Movements and the Syrian Uprising’ Syria Studies, Vol. 8, No. 1, pp.66-91; Lefèvre, Raphael (2013a), ‘The Ashes of Hama, the Muslim Brotherhoods in Syria’London: Hurst

[10] Pierret, Thomas (2011), ‘Baas et Islam en Syrie’, Paris, PUF, p. 115

[11] Aous (al-), Yahya (2013), “Chapter 3: Feminist Websites and Civil Society Experience”,in Kawakibi S. (ed.) Syrian Voices From Pre-Revolution Syria : Civil Society Against all Odds, HIVOS and Knowledge Programme Civil Society in West Asia. (pdf.),  https://hivos.org/sites/default/files/publications/special20bulletin202-salam20kawakibi20_6-5-13_1.pdf, (accessed 3 March 2014), p. 25

[12] L’islamophobie est une forme de racisme dirigée contre les populations musulmanes, pratiquants ou non, simples croyants ou athées.

[13] Comme l’a noté le bibliothécaire et universitaire George N. Atiyeh, «La question de savoir si la laïcité d’Al-Kawakibi était complète ou non est une question ouverte à plus d’un titre. Son introduction de l’idée de califat spirituel l’amena nécessairement à considérer la politique comme une discipline autonome, position qui le plaçait presque seul parmi les réformateurs modernes de l’islam »… comme par exemple Rashid Rida, le contre-réformateur par excellence qui désapprouva le concept d’al-Kawakibi de séparation de l’État et de la religion. http://www.syriawide.com/atiyeh.html

Rida a transformé les tendances réformistes du panislamisme, en particulier des intellectuels réformistes célèbres tels que Mohammad Abduh et Jamal al-Din Afghani, vers une orientation fondamentaliste. L’évolution de Rida l’a rapproché de la doctrine puritaine Hanbali, en particulier de ses adeptes wahhabites. Il est devenu un défenseur déterminé du régime saoudien et du wahhabisme, tout en collaborant avec le roi saoudien Abdel Aziz. Il a commencé à s’opposer et à combattre les confréries soufies et les pratiques de leurs adhérents. Il a plaidé pour la restauration du califat après son abolition en 1924. Il a également développé une forte diatribe anti-chiite, accusant les chiites arabes d’être des agents de l’Iran (un thème que l’on retrouve souvent aujourd’hui parmi les salafistes et d’autres mouvements fondamentalistes islamiques). Rashid Rida avait en particulier une influence importante sur le cadre intellectuel et politique des Frères musulmans alors qu’il cherchait à raviver le littéralisme d’Ibn Tammiyya et à appeler au djihad. Cette nouvelle tradition salafiste a été diffusée individuellement par des intellectuels tels que Rashid Rida dans les années 20 et 30, et socialement par des groupes tels que les Frères musulmans plus tard en Égypte et ailleurs.

[14] Il est également important de noter que tous les mouvements politiques ancrés dans la religion ne devraient être traités de manière homogène. Comme l’écrivain syrien Aziz Al-Azmeh l’a déclaré « la compréhension des phénomènes politiques islamiques nécessite l’équipement normal des sciences sociales et humaines, et non leur déni ». En n’agissant pas de la sorte, cela nous mènerait à l’essentialisation de « l’Autre », dans la plupart des cas actuels du «musulman». Chaque religion n’existe en effet pas de manière autonome des personnes, de la même manière que Dieu n’existe pas en dehors du domaine de l’action intellectuelle de l’homme. C’est pourquoi nous devons rejeter les affirmations islamophobes selon lesquelles les racines de l’Etat islamique, d’Al-Qaïda, de Boko Haram et d’autres fondamentalistes se trouvent dans le Coran. Ces groupes et leurs actions doivent être analysés comme le produit des conditions sociales, économiques et politiques internationales et locales du moment présent, et non comme le produit d’un texte rédigé il y a 1400 ans. Est-ce que nous expliquons l’invasion américaine de l’Irak par les croyances religieuses de George Bush (qui a rapporté que Dieu lui avait dit dans un rêve d’envahir l’Irak)? Bien sûr que non. Nous expliquons plutôt la guerre de Bush, ses motivations et sa justification idéologique en tant que produit de l’impérialisme américain.

En même temps, nous avons vu par le passé des mouvements ou des individus prenant leurs sources dans une identité religieuse développer des idéaux et politiques progressistes. La théologie de la libération chrétienne avait développé une critique radicale du capitalisme contre les dictatures d’Amérique du Sud, tandis que l’intellectuel et militant musulman noir Malcolm X, tout en restant fidèle à ses convictions religieuses, s’orientait surtout vers la gauche. Il n’hésitait pas à critiquer les dirigeants musulmans lors d’une interview en 1965, accusant d’avoir volontairement gardé le peuple, et plus particulièrement les femmes, dans l’obscurité. Il a ajouté que l’état d’avancement d’une société se mesure à la situation des femmes, affirmant que «plus les femmes sont éduquées et impliquées… plus l’ensemble de la population est active, brillante et progressiste».


Les laïcs, la laïcité et le soulèvement populaire syrien (2e partie)

Source: Syria Freedom Forever – سوريا الحرية للأب

Posted on January 25, 2019

La deuxième partie de cet article de Joseph Daher examine les stratégies de survie déployées par des acteurs laïcs de l’opposition syrienne alors que les forces fondamentalistes islamiques gagnaient du terrain sur les scènes militaire et politique. L’auteur analyse également les avantages et les dangers dans l’utilisation du terme «État civil» (Dawla al-madaniyya) qui avait pour objectif de trouver un compromis entre ces idéologies contradictoires.

On pourra lire la première partie ici.

Les laïcs libéraux syriens et leurs strategies

Certains groupes et individus laïcs ont initialement défendu et justifié la présence de mouvements fondamentalistes islamiques et djihadistes au sein de la scène politique et militaire de l’opposition syrienne sur le terrain. Ce fut le cas de multiples dissidents issus de courants libéraux, représentés dans divers organes de l’opposition tels que le Conseil National Syrien et la Coalition Nationale des forces de la révolution et de l’opposition syriennes (Coalition, etilaf),[i] au détriment de revendications démocratiques telles que la laïcité et les droits des femmes. Ces personnalités libérales laïques ont gardé le silence sur les violations des droits de l’homme commises par des groupes salafistes ou leurs diatribes confessionnelles, et ont même inclus des groupes controversés tels que Jaysh al-Islam dans des instances politiques de l’opposition. Muhammad Alloush, ancien chef de Jaysh al-Islam, a été nommé négociateur en chef de l’opposition lors du troisième round de pourparlers à Genève avec le régime Assad, sous l’égide de l’ONU, et est resté une personnalité importante au sein du Haut Comité de négociation de l’opposition syrienne.

Il n’est donc pas surprenant de voir Hilal Abd al-Aziz al-Fa’ouri, auteur de nombreux articles sur un site Internet d’opposition al-Zaman, citer positivement George Sabra, ancien président du Conseil national syrien (CNS) et membre du de l’organisation libérale du Parti du peuple (anciennement Parti communiste – bureau politique dirigé à l’époque par un opposant historique Riad al-Turk, récemment réfugié en France après des années d’exils).[ii] George Sabra a décrit Jabhat al-Nusra, affilié à Al-Qaïda, comme «une partie du mouvement révolutionnaire» à la suite de la désignation par les Etats Unis de ce groupe comme une entité terroriste en Décembre 2012. De même, Michel Kilo a tout d’abord réfuté toutes les accusations qui avaient été faites à l’encontre de Jabhat al-Nusra et qui la caractérisait d’organisation fondamentaliste.[iii] Il a également rejeté initiallement toute comparaison entre le groupe État Islamique (EI) et Jabhat al-Nusra, affirmant que ce dernier était un mouvement qui souhaitait avoir « un système électoral islamique » et former un État islamique par consensus national, tandis que l’EI voulait y parvenir par le despotisme.[iv] De nombreuses autres personnalités laïques libérales ont également atténué la nature réactionnaire des organisations fondamentalistes et djihadistes islamiques.

Les deux parties étaient intéressées par cette collaboration dans la perspective d’atteindre le pouvoir ou du moins afin de jouer un rôle dans les différents processus de négociation. Premièrement, les personnalités et groupes laïques libéraux de la Coalition Syrienne considéraient la coopération avec les groupes islamiques intégristes et djihadistes comme une nécessité militaire dans la guerre contre le régime; même s’ils étaient hostiles à la démocratie et gouvernaient de manière autoritaire dans les zones qu’ils contrôlaient, notamment en attaquant et en kidnappant des militants et activistes démocrates et progressistes. De leur côté, les mouvements fondamentalistes islamiques, y compris les Frères musulmans et les mouvements salafistes tels que Jaysh al-Islam, ont collaboré avec les entités en exil de l’opposition pour démontrer leur «modération» et rassurer les États régionaux et occidentaux. Les mouvements fondamentalistes islamiques ont toutefois été les principaux bénéficiaires de cette collaboration. Le partenariat était inégalitaire, car les mouvements fondamentalistes islamiques avaient développé une présence politique et militaire organisée en Syrie depuis le début du soulèvement et recevaient un financement et / ou un soutien massif d’États sympathiques à leurs groupes (Arabie saoudite, Qatar et Turquie) et / ou de réseaux privés issus des monarchies du Golfe. Les groupes démocratiques et progressistes laïques, qui étaient déjà initialement faibles en termes d’acteurs organisés, ont été sévèrement réprimés au début du soulèvement populaires par les forces militaires et services de sécurité du régime et incapables de s’organiser par la suite.

Les personnalités et les groupes au sein du CNS et de la Coalition syrienne ont estimé que la fin justifiait les moyens, mais la fin est déterminée par les moyens utilisés. Ces circonstances ont entraîné l’absence d’un pôle démocratique ou progressif organisé au niveau national, à l’intérieur ou à l’extérieur du pays, tout en laissant les groupes fondamentalistes islamistes et djihadistes occuper l’espace politique et militaire. Cela a conduit à la situation dans laquelle les engagements rhétoriques des organes de l’opposition en exil en faveur d’une démocratie civile et inclusive n’étaient pas suffisamment crédibles pour persuader ou au moins encourager de larges couches de la population d’abandonner le régime d’Assad et rejoindre le soulèvement populaire. De même, ils ont été incapables de développer des institutions alternatives solides et inclusives au régime.

Selon le chercheur syrien Tareq Aziza, «cette atmosphère honteuse (au sein de la Coalition syrienne dominée par la corruption et la soumission à des États et intérêts étrangers) qui a prévalu depuis des années parmi les institutions de l’opposition (si elles sont effectivement des institutions) a facilité la tâche des Occidentaux de croire et des des partisans du régime de promouvoir leur propagande mensongère tel que «l’absence d’alternative»; ou même « peur de l’alternative »; et « Assad est mauvais mais il n’y a pas d’alternative mature! », etc.[v]

Les fondamentalistes religieux et les conservateurs, ainsi que les groupes et les personnalités confessionnelles ont dominé le CNS et la Coalition Syrienne. Ces deux organes ont tenté de « vendre » aux médias leur caractère inclusif en désignant des personnalités laïques et démocrates à des postes visibles afin de rassurer les bailleurs de fonds occidentaux qui craignaient la montée des forces extrémistes qui pourraient défier leurs intérêts dans la région. La Coalition n’a condamné aucune violation des droits de l’homme ni aucun discours confessionnel de Jaysh al-Islam et Ahrar al-Sham, et très rarement de Jabhat al-Nusra ces dernières années.[vi]

Qu’en est-il d’un « état civil » ? Une solution viable ou un concept peu clair ?

Compte tenu des nombreuses attaques et atteintes délibérées au concept de laïcité, associées à l’affaiblissement des forces progressistes et démocratiques laïques dans la région – en particulier en raison de la répression exercée par les régimes autoritaires, le terme d’«État civil» a été de plus en plus utilisé par des laïcs (principalement des libéraux, mais aussi d’anciennes personnalités issues de la gauche) et les groupes fondamentalistes islamiques. Le terme « état civil » a gagné du terrain depuis le début des années 2000. Son adoption par les deux principaux organes de l’opposition syrienne en exil prends sa source dans la période de la déclaration de Damas de 2005, puis au début des soulèvements de 2011.

De nombreux conservateurs, libéraux et démocrates laics affirment que ce concept d’état civil basé sur la citoyenneté est moins controversé pour des secteurs de la société, tout en incorporant les mêmes principes qu’’un État laïc et sans discrimination sur la base de la religion ou du genre. Cependant, ces mêmes acteurs hésitent à détailler leurs idées sur le concept d’état civil, de la place de la charia. ou du contenu des lois sur le statut personnel. De leur côté, l’organisation des Frères Musulmans (FM) syriens ont publié plusieurs documents depuis 2001 en faveur de la création d’un État civil moderne et de concepts tels que la citoyenneté, État de droit, démocratie, pluralisme, égalité, etc. En théorie, il existe dès lors un accord complet.

Mais la notion d’état civil pour le MB en Syrie et ailleurs, et plus généralement de groupes fondamentalistes islamiques, devrait être analysée plus en profondeur que prise pour acquise. Les mouvements fondamentalistes islamiques rejettent complètement la laïcité, contrairement à ce que certains chercheurs ont avancé. [6] Zouheir Salim, l’un des anciens dirigeants des FM syriens et toujours très proche du mouvement, a déclaré en 2011 que séparer l’État de la religion signifiait «priver l’État de ses éthiques morales».[vii] L’idéologie des FM reste profondément enracinée dans le fondamentalisme religieux, où il n’y a pas de séparation entre la religion et l’État et où les lois fonctionnent dans le cadre de la charia. Les diverses itérations des FM dans la région n’ont pas la même compréhension d’un «État civil», considéré comme un premier pas vers un État islamique ou un État fondé sur la charia. Ils parlent généralement de dawla madaniyya bi-marji’iyya Islamiyya, c’est-à-dire d’un «État civil doté d’un cadre de référence islamique».[viii][ix]

Dans un document publié par le mouvement des FM en 2004 intitulé « Le projet politique pour l’avenir de la Syrie », l’Islam est en fait reconnu comme « un code de conduite pour le musulman convaincu, » une « Identité de civilisation » pour tous les Syriens, la religion officielle du pays et la plus haute source d’autorité légale.[x] Le projet stipule en fait que le groupe chercherait à «islamiser les lois de manière progressive, car nous sommes convaincus que la charia révélée par Allah est une source de miséricorde pour tous les hommes et qu’elle comprend les mesures les plus humaines, les plus sages et les plus prudentes qui soient qui sont dans le meilleur intérêt de tout le peuple ».[xi] Le texte est également ambigu sur les minorités religieuses, les considérant comme des citoyens égaux qui ne seraient pas discriminés, tout en affirmant que l’islam devrait être la base de l’État et de l’identité syrienne.

En outre, les droits des femmes demeurent un point d’ambiguïté dans l’idéologie des FM. Les FM appellent à la liberté de choix des femmes et à l’égalité des droits, tout en affirmant que «des valeurs appropriées doivent être mises en place pour garantir que les hommes et les femmes continuent à remplir les rôles mutuellement complémentaires que Dieu leur a assignés». Cela laisse le lecteur libre d’interpréter ce que peuvent être de telles «valeurs appropriées».[xii] À plusieurs reprises, des responsables des FM ont affirmé que l’identité de la nation syrienne était fondée sur les valeurs islamiques et par conséquent, tout gouvernement élu devait également incarner ces mêmes valeurs. Les membres des FM ont également fait de nombreux commentaires et déclarations confessionnelles contre les communautés chiites et alaouites, tout en considérant en même temps Jabhat al-Nusra comme une force révolutionnaire et leurs «frères dans la foi».[xiii]

Nous avons vu ces idées prendre corps et être exprimées par les deux principaux organismes de l’opposition en exil, reflétant la domination des FM et des autres forces conservatrices qui les composent. En juillet 2012, lors de la conférence de l’opposition tenue au Caire sous le parrainage de la Ligue arabe, par exemple, le document du Pacte national relatif aux droits des femme notait que:

«La Constitution garantit l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes et cherche à créer le cadre législatif et juridique nécessaire pour lui permettre de s’émanciper sur les plans politiques, économiques et sociales, conformément à toutes les conventions internationales pertinentes et en harmonie avec les principes de la culture sociétale”.[xiv]

La dernière phrase, en harmonie avec la culture de la société, a été ajoutée à la demande expresse de groupes et d’individus conservateurs islamiques. Cette mesure fut largement dénoncé par les féministes comme un moyen de restreindre leurs droits. De nombreuses militantes féministes ont critiqué le fait que les personnalités laïques du CNS, puis de la coalition syrienne et du Haut Comité de négociation ont inévitablement cédé à quasiment chaque reprise aux forces fondamentalistes islamiques, sacrifiant ainsi les droits des femmes par le biais de différents moyens. Les voix féministes se sont plaintes du manque ou de l’absence de représentation féminine dans ces organes de l’opposition, souvent limitée à une représentation symbolique sans réelle responsabilité. De même, ces organes de l’opposition ne se sont pas opposés aux diatribes et pratiques confessionnelles et chauvinistes arabes de leurs membres.

De même, le texte des principes généraux du plan de transition présenté par le Haut Comité de Négociation de l’opposition en septembre 2016 mentionnait exclusivement, par exemple, la culture arabe islamique comme source «de production intellectuelle et de relations sociales entre tous les Syriens» (Haute commission de négociation: 2016: 9). C’est la raison pour laquelle j’estime que, en adoptant l’idée d’un «État civil», des individus et des groupes démocratiques et laïcs ont cédé aux exigences essentielles de la création d’un futur État laïc et défendant les droits des femmes. Ils n’ont pas réussi à défier le confessionnalisme et ont cédé aux politiques des groupes réactionnaires pour des raisons opportunistes. Cela a eu des conséquences dramatiques sur l’opposition syrienne et a nui à sa capacité de se présenter comme une alternative inclusive au régime. Bien entendu, une différence doit être établie entre les groupes politiques qui ont adopté la rhétorique pour un « État civil » pour justifier et rechercher une alliance avec des groupes réactionnaires tels que les Frères musulmans d’un côté, et de l’autre les organisations populaires de jeunes activistes apparus pendant le soulèvement, utilisant cette notion, tout en abandonnant pas leur opposition au confessionnalisme et / ou aux discriminations à l’égard des femmes.

Conclusion

La «laïcité» que doivent défendre les laïcs progressistes et démocrates n’est pas séparée de la lutte collective plus globale pour la démocratie, la justice sociale et l’égalité en Syrie et au-delà. Cette forme de laïcité ne discrimine pas et ne fait pas la différence entre différentes confessions et ethnies, entre croyants et non-croyants, hommes et femmes. En effet, la laïcité est un instrument essentiel pour lutter contre le confessionnalisme, le racisme, le sexisme et l’homophobie. Tous les individus devraient être égaux devant la loi et il ne devrait y avoir aucune loi basée sur les religions qui établissent une discrimination à l’égard des femmes en termes de statut personnel, ou à l’encontre de personnes sur la base de leurs orientations sexuelles, de leurs ethnies, etc. En même temps, comme mentionné auparavant dans le texte, la laicité inclusive que nous appelons doit constituer une garantie pour les croyant-es et les non croyant-es contre l’oppression étatique  ou l’imposition d’une seule et unique compréhension de la religion à tous les croyants. Dans sa Critique du programme de Gotha du Parti ouvrier allemand (1875), Karl Marx a défendu le droit des gens de pratiquer leur religion en déclarant que « chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre son nez ».[xv]

La laïcité est un premier pas vers la contestation de ces différentes discriminations et donc une revendication démocratique majeure. Bien entendu, la laïcité ne peut exister sans démocratie et inversement. Dans ce cadre, la lutte pour la laïcité, aux côtés des autres éléments susmentionnés, ne vise pas seulement à créer une société plus tolérante, mais aussi à lutter contre les idées dominantes des régimes autoritaires et des mouvements fondamentalistes religieux et donc à lutter pour les opprimés contre les oppresseurs. L’hégémonie idéologique de ces groupes doit être remise en cause par des alternatives progressistes dans le cadre d’une lutte beaucoup plus vaste pour changer la société, qui inclut les questions de justice sociale et de démocratie.

Défendre une conception inclusive de la laïcité défie également les alliances politiques de certains membres et groupes libéraux laiques de l’opposition syrienne avec les FM et les groupes fondamentalistes islamiques qui ont refusé de défendre des exigences démocratiques fondamentales, et avec des pouvoirs autocratiques étrangers. Des problèmes similaires chez certains groupes libéraux et démocratiques s’alliant aux forces fondamentalistes ont été connus ailleurs dans la région. En effet, la devise (ou le slogan) «la fin justifie les moyens» ignore la manière dont les moyens utilisés vont influer sur le résultat … et nous avons vu l’impact que cela a eu sur l’opposition syrienne, qui a perdu l’attrait et l’inclusivité initial u mouvement populaire en Syrie.

La Syrie – et le reste de la région – n’est pas «exceptionnelle», comme le proclament certains orientalistes et orientalistes à rebours. Rien n’empêche la lutte pour les mêmes revendications que les peuples d’autres régions du monde, telles que la démocratie, la justice sociale, l’égalité, la laïcité.

Une note d’espoir dans l’avenir réside dans le fait que le processus révolutionnaire syrien entamé en 2011 est l’un des plus documentés. Cette mémoire restera et ne sera pas seulement là pour se remémorer le passé, y compris ses erreurs, mais aussi comme une opportunité de saisir ce passé pour construire une résistance future. Les expériences politiques et les idées accumulées depuis le début du soulèvement ne disparaîtront pas.

Notes

[i] Une orientation politique que l’on retrouve depuis les années 1980 dans certains milieux de l’opposition syrienne et qui a été reprise par des groupes similaires à la suite de la Déclaration de Damas en 2005, cherchant à établir une alliance avec les FM ou du moins à entretenir des relations solides avec ce dernier.

[ii] Ryad al-Turk durant son premier interview à la suite de son arrivée en France a lui même déclaré que « La principale erreur a été l’urgence de réaliser l’unité des forces politiques et la formation du Conseil national Syrien sur la base d’un accord entre plusieurs partis politiques, notamment la Déclaration de Damas et les Frères Musulmans, sans imposer de conditions aux parties impliquées, et sans permettre de trouver des accords en cas de déséquilibre. Initialement, l’accord consistait à former le Conseil national au sein de son organe directeur composé de sept partis politiques, chacun sur un pied d’égalité de quatre délégués, avec un total de 28 membres. Cependant, d’autres groupes, tels que des membres de tribus, ont également demandé à être représentés politiquement au conseil, et on a découvert par la suite qu’ils sont devenus fidèles aux Frères musulmans. ». Cela n’a néanmoins pas empêché les représentants de son parti ou proche de a tendance politique à rester au sein du CNS jusqu’à aujourd’hui. https://www.alquds.co.uk/%EF%BB%BFفي-أول-حديث-له-بعد-خروجه-متسللا-من-سور/?fbclid=IwAR087E0Gw91ky98yJTEpHvtgq4tGxO72GLMWHFC709O5LEFK20QgIJTGzro

[iii] https://www.youtube.com/watch?v=_hdkkEFdROQ

[iv] https://www.annahar.com/article/97968-كيلو-لا-تقارنوا-جبهة-النصرة

[v] http://drsc-sy.org/طارق-عزيزة-الائتلاف-تحالفٌ-سياسيٌّ-هش/

[vi] voir http://www.etilaf.org/press.html

[vii] Diaz, Naomi Ramirez (2018), ‘Unblurring ambiguities’, in Hinnebush R. and Imady O. (eds.), The Syrian Uprising, Domestic Origins and Early Trajectory, London and New York, Routledge, p. 10.

[viii] Ainsi, par exemple, l’ancien adjoint du guide suprême du mouvement des FM égyptiens et considéré comme le numéro deux de l’organisation à l’époque, Muhammad Khairat al-Shater, déclarait en mars 2011, suite au renversement du dictateur Hosni Moubarak :

«Les Ikhwan travaillent à restaurer l’Islam dans sa conception globale pour la vie des gens, et ils considèrent que cela ne se fera qu’à travers une société forte. Ainsi, la mission est claire: restaurer l’islam dans sa conception globale; soumettre les gens à Dieu; instaurer la religion de Dieu; l’islamisation de la vie, renforcer la religion de Dieu; établir la renaissance (Nahda) de la Ummah (communauté ou nation musulmane) sur la base de l’Islam. […] Ainsi, nous avons appris [pour commencer] à construire l’individu musulman, la famille musulmane, la société musulmane, le gouvernement islamique, l’Etat islamique mondial. »

[ix] Nous pouvons trouver des déclarations similaires parmi les forces fondamentalistes islamiques chiites, par exemple le Hezbollah libanais a déclaré à de nombreuses reprises son opposition à toute forme de loi civile sur le statut personnel parallèlement à la loi sur le statut islamique, et a déclaré que de telles propositions étaient anti-islamiques. Jusqu’à ce jour, un État islamique est son système politique préféré, bien qu’il ne soit pas en mesure de le mettre en œuvre au Liban en raison de la diversité confessionnelle du pays.

[x] http://www.ikhwanwiki.com/index.php?title=المشروع_السياسي_لسورية_المستقبل

[xi] http://www.ikhwanwiki.com/index.php?title=المشروع_السياسي_لسورية_المستقبل

[xii] Lefèvre, Raphael (2013), ‘The Ashes of Hama, the Muslim Brotherhoods in Syria’London: Hurst, p. 174.

[xiii] Il ne faut pas oublier non plus que, si les FM avaient initialement appuyé la Déclaration de Damas en 2005, il s’est associé à quinze autres groupes de l’opposition aux côtés de l’ancien vice-président syrien Abdul Halim Khaddam, qui venait de quitter le régime, lors de la création du Front de salut national, soutenu par l’Arabie saoudite. En avril 2009, les FM ont annoncé la fin de la participation de la confrérie au Front de salut national, car l’organisation des FM cherchait une forme d’entente et de réconciliation avec le régime Assad. Le début du soulèvement populaire en Syrie en mars 2011 a mis fin à ce processus et au début du mois d’avril les FM ont appelé à le soutenir.

[xiv] http://archive.aawsat.com/details.asp?section=4&issueno=12273&article=684969#.W1ZBjyPpNR0

[xv]https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/enseignement/critique_enseignement.pdf

Cet article a été publié sur le site de Contretemps: http://www.contretemps.eu/laics-laicite-revolution syrie/?fbclid=IwAR0S_sRiOc9u6Jx6SHSBuRLL6Fv11zxAZjGggiEM2ojpj2MSLH538X2c5NU